B. B. OU MUSICOLOGIE
À jouer avec des temps de réflexion très longs.
UN : Parce qu’il y a une chose qu’il faut jamais oublier, n’est-ce pas ? Une chose qu’il faut avoir tout le temps présente à l’esprit, sans ça on ne comprend pas… C’est qu’à ce moment-là, au moment où il écrivait ça… eh ben, il était sourd.
deux, après un temps : Beethoven.
UN : Beethoven. Sourd. Et sourd des deux oreilles.
DEUX : Ouais…
UN : Ouais !
DEUX : Ouais, mais quand même : c’est pas avec ses oreilles qu’il écrivait ? hein ?
UN : Beethoven ?
DEUX : Beethoven.
UN : Non. Je n’ai pas dit ça.
DEUX : Il écrivait comme tout le monde, Beethoven. Avec ses doigts. C’est pas parce qu’il était sourd qu’il ne pouvait pas écrire.
UN : Non.
DEUX : Alors, faut pas dire ça.
UN : Quoi : ça ?
DEUX : Eh bien : ce que vous dites.
Un temps.
UN : Quoi, quoi… Il n’était pas sourd, Beethoven ?
DEUX : Si.
UN : Alors ?
DEUX : Mais c’est pas ça qui l’empêchait d’écrire.
UN : Justement ! C’est ça, qui est extraordinaire !
DEUX : Extraordinaire ! Mais mon pauvre ami, moi qui vous parle, quand il faut que j’écrive, vous savez ce que je fais ?
UN : Non.
DEUX : Je me bouche les oreilles. Pour ne pas entendre les autos – le raffut qu’ils font dans la rue. Avec de la cire, je me les bouche.
UN : Les oreilles ?
DEUX : Les oreilles.
UN : Eh bien ça prouve que vous n’êtes pas Beethoven, voilà tout.
DEUX : Moi ?
UN : Mais oui, vous, parfaitement. Ne faites pas la bête.
Un temps.
DEUX : Beethoven ! Moi !
UN : Vous, oui. Pas Beethoven, bien sûr : vous.
DEUX : Mais je ne vous ai jamais dit que j’étais Beethoven !
UN : Je sais bien que vous n’êtes pas Beethoven…
DEUX : Seulement quoi ?
UN : Seulement vous faites comme lui.
DEUX : Pour écrire !
UN : Pour écrire, oui. Vous l’imitez.
DEUX : Je me bouche les oreilles ?
UN : Oui.
DEUX : Oh, ben naturellement, c’est moi qui vous l’ai dit.
Un temps.
De là à conclure que je me prends pour Beethoven… Dites !…
UN : Y a qu’un pas.
DEUX : Oui, mais y a un pas.
UN : Et un pas de géant. Parce que vous avez beau vous boucher les oreilles pour écrire, eh ben, ce que vous écrivez, hein !…
DEUX : C’est pas de la musique.
UN : C’est pas de la musique.
DEUX : Non.
UN : Non.
DEUX : C’est plutôt une lettre à ma petite sœur, par exemple.
UN : Eh oui.
DEUX : Remarquez…
UN : C’est joli quand même !
DEUX : Oui.
UN : Mais c’est pas de la musique.
DEUX : Non.
UN : Je ne vous le fais pas dire.
DEUX : Non. Vous ne me faites rien dire du tout. Je dis ce que je veux.
UN : Que vous dites.
DEUX : Et ce qui prouve que j’ai raison, c’est que Bach, hein ?
UN : Bach…
DEUX : Jean-Sébastien.
UN : Bach, oui. Eh ben ?
DEUX : Eh ben, il était pas sourd.
UN : Non. Mais Bach, c’est pas pareil.
DEUX : Non, c’est pas pareil.
UN : C’est un classique.
DEUX : C’est un classique, Bach.
UN : Bach.
DEUX : Bach. Tandis que Beethoven…
UN : C’est le contraire.
DEUX : Voilà. C’est le contraire. Beethoven. Bach.
UN : Pas exactement.
DEUX : Non.
UN : Bach.
DEUX : Le contraire ?
UN : De Beethoven.
DEUX : Bach ? Non.
UN : Non.
DEUX : C’est de la musique quand même. On a beau dire ceci, on a beau dire cela, eh ben tous les deux, hein ?
UN : C’est de la musique. D’ailleurs, Beethoven lui-même, quand il était plus jeune, quand il avait dans les…
DEUX : Oui, quand il avait l’âge de Bach…
UN : Eh bien, Beethoven lui-même, il était pas sourd.
DEUX : Du tout.
UN : Du tout.
DEUX : À cette époque-là, Beethoven, il aurait entendu voler une mouche.
UN : Oh ! plus que ça. Deux, trois, quatre mouches, il aurait entendu voler.
DEUX : Surtout qu’il y en avait, des mouches, à cette époque-là.
UN : Oui.
DEUX : Oui.
UN : M’enfin tout ça, c’est de l’histoire, c’est de la musicologie, on va pas discuter…
DEUX : Non. Du moment que nous, on n’est pas sourd, eh ben…
UN : Eh ben…
DEUX : Eh ben… (rires).